Requiem for Atlanta

Treizième nuit

Novembre 2002

* * *


Je ne compte plus le nombre de ces fêtes qu’organise mon fidèle serviteur Totoro pour me permettre d’assouvir mes besoins, me laissant profiter comme tant de fois de l’insouciance de jeunes et naïves courtisanes. A peine repu, sans avoir même le temps de savourer les arômes du sang innocent de la belle endormie, je me trouve nez à nez avec ce gigantesque barbare de Klark Karson, toujours en train de chercher querelle à qui ne lui ressemble pas…

Ses sens aiguisés de Sauvage lui ont fait ressentir la présence importune de Vampires dans la proximité de notre domaine, et je l’accompagne alors afin de m’assurer qu’il ne fasse pas encore un massacre. On rencontre rapidement trois Damnés qui tentent encore de faire les rebelles dans notre sombre univers… Je reconnais l’un d’entre eux, déjà croisé il y a quelques années alors qu’il n’était qu’un nouveau-né apeuré : cet otaku de Ray Johnson. Je me montre magnanime, leur rappelle les règles fondamentales à respecter sous peine de trouver la Mort Ultime, puis les laisses évoluer librement dans notre domaine. Je ne vais pas mentir, il y a quelque chose en lui qui me rappelle mon Humanité perdue, celle du père aimant que j’ai été il y a des siècles. De plus, je vois dans son regard qu’il m’écoute et me respecte. Un problème de réglé, et sans aucun grabuge !

La nuit passe et il nous faut faire notre rapport à Lord Alexander Wilson, qui nous prend encore une fois pour ses petits chiens et nous demande d’aller trouver l’Archiviste pour récupérer un important ouvrage à ramener à l’Elysée. Sans plus d’informations et accompagné de Karson, je me rends donc à la Bibliothèque Nationale d’Atlanta. Il s’y déroule une lecture nocturne sur les mystères de l’Egypte ancienne, un intéressant sujet dont je n’ai malheureusement pas le temps de profiter, car nous rencontrons rapidement l’Archiviste, une dénommée Sophia (encore une de ces débauchées qui se fait appeler par son prénom face a des inconnus, je ne me ferais décidément jamais à cette façon de faire occidentale…).

Malgré son petit gabarit guindé, son attitude assurée, son regard perçant derrière ses lunettes d’intello, mais aussi tout ce qu’elle dégage, me laisse à penser qu’elle a une certaine expérience au sein de la Famille. Bien sûr, sans surprise, elle est proche de ses livres et de ses secrets, et il m’est impossible de savoir quoi que ce soit sur cet ouvrage, qu’elle refuse même de nous laisser toucher. Après ces charmantes mondanité, elle nous accompagne donc à l’Elysée.

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—Le 28 novembre 2002

Etrange nuit que celle-ci… Elle avait fort bien commencé pourtant : comme chaque jeudi soir, mon fidèle cercle de lecture s’était réuni pour un moment de partage, et le séduisant Christopher venait d’achever une lecture du mythe de Seth si brillante et si raffinée – je ne doute pas lui avoir inspiré ce choix comme son interprétation – qu’elle m’avait mise en appétit.
Alors que je me délectais tant de sa finesse d’esprit que de mon futur repas, je sentis soudain l’arrivée de deux membres de la Famille aux abords de la bibliothèque ; à peine eu-je le temps de m’interroger sur leur identité qu’ils firent irruption dans mon sanctuaire avec autant de grâce, d’élégance et de discrétion que deux gorilles en rut.

L’un d’eux était un japonais petit de taille qui semblait tout droit sorti d’une caricature de film de samurai ; il se tenait si ridiculement droit qu’il semblait avoir avalé son katana – mais non, il avait forcé le trait jusqu’à le porter en évidence au côté gauche. Il tentait sans doute de paraître respectable, mais ses manières de rustre le trahirent ouvertement dès qu’il prit la parole à haute voix. Je le reconnus comme étant Moritomo, dont le nom avait circulé dans l’Ordo après qu’il eut été libéré de la malédiction le privant de son libre arbitre.
L’autre était une colossale montagne de chair boursouflée au faciès hideux qui arborait une croix gammée sur son crâne chauve ; son intelligence semblait inversement proportionnelle à sa masse, ce que ses yeux vides et abrutis confirmèrent au premier regard avant même qu’il n’ouvre la bouche pour cracher un langage aussi épais que sa voix forte de rogomme – cela me rappela un de nos séculaires sujets de débat dans l’Ordo : peut-on vivre avec une ablation cérébrale ? Je ne le connaissais pas, et ne m’en portais pas plus mal.

Leur présence était ridiculement incongrue, tant tout en eux – de leur allure vulgaire et crasseuse à leur évidente stupidité (savaient-ils au moins lire ?) et leurs frustres manières – contrastait absurdement avec ce lieu, havre de paix, de raffinement et de savoir par excellence. Cette vision m’aurait fait sourire si leur intrusion ne m’avait pas horripilée au plus haut point.
Ils me demandèrent en se présentant comme des envoyés d’Alexander venus chercher le Codex Sermonis pour l’Elysée qui se tenait la nuit même. Mais à quel jeu jouait donc ce crétin ? Il savait pertinemment que j’y assisterais et que j’apporterais le Codex en main propre. Pourquoi donc m’envoyer ses sbires, et vraisemblablement les moins aptes à s’acquitter de la tâche ? Je compris assez vite que je ne pourrais espérer d’eux qu’ils repartent sans le livre, mais puisqu’il était également hors de question d’abandonner en de si mauvaises mains l’ouvrage dont j’avais la garde, je résolus de m’y rendre avec eux et choisis pour escorte Moritomo, qui me paraissait être d’une compagnie largement plus tolérable que son compère prénommé Klark.

Nous arrivâmes à l’Elysée peu de temps après ; j’avais toujours apprécié le choix de ce gratte-ciel à l’architecture cossue et élancée (bien qu’un peu ostentatoire, il faut l’avouer) qui faisait écho à la noblesse de notre race. Au dernier étage, une grande partie de la Famille d’Atlanta était déjà réunie et la réception battait presque son plein. Pour une fois, Thomson avait versé dans la sobriété et non dans l’excès aux relents de décadence qui le caractérisait habituellement : s’il n’avait pas annoncé la raison de notre convocation, elle devait être importante.
J’y retrouvai mon mentor, tous les membres de l’Ordo ainsi que bon nombre de mes connaissances dans l’Invictus – pour autant que je sache, la ville entière avait été conviée à l’Elysée, et beaucoup avaient fait le déplacement. En observant l’assemblée, je m’aperçus rapidement qu’aucun membre du cercle de la Guenaude n’était présent ; leur absence était d’ailleurs fort remarquée et les rumeurs allaient bon train à leur sujet dans toutes les conversations.
Et de fait, après que j’eus remis le Codex à Alexander, Thomson annonça que les adeptes de la Guenaude seraient désormais non seulement bannis d’Atlanta, mais aussi chassés et tués à vue à compter de cette nuit. Cette décision radicale était à prévoir : après tout, leurs récentes activités avaient attiré l’attention sur leurs pratiques obscènes et les avaient fait tomber en disgrâce (notamment cette récente histoire de lapin vampire). Bref, ce serment fut inscrit dans le Codex et ratifié par le sang, et la réception reprit son cours. J’observai les réactions de chacun suite à cette annonce : sans surprise, la plupart des membres de la Famille en étaient satisfaits, et des alliances commençaient à se former afin de traquer et d’éliminer les membres du cercle à travers la ville.
C’est alors que Klark, qui semblait encore moins à sa place dans une réception que dans une bibliothèque, accapara toute l’attention amusée des convives lorsqu’il trébucha lourdement au beau milieu de l’assemblée, perdit complètement l’équilibre, heurta un meuble non moins violemment et renversa un énorme vase chinois qui alla se fracasser sur les pieds de son voisin. Celui-ci n’était autre que Gorky Garan, un garde du corps de l’Ordo que je connaissais assez peu – et que j’appréciais moins encore – dont la taille et la débilité n’avaient rien à envier à celles de Klark.
Comme il fallait s’y attendre de la part de deux animaux mal dressés, leurs esprits s’échauffèrent, une violente dispute éclata, et il fallut peu de temps avant qu’ils ne se jettent l’un sur l’autre et que l’assemblée ne doive s’interposer pour les séparer…

NB : Alexander a de nouveau fait allusion à ma petite Victoria, par l’intermédiaire de son sbire puis lorsque je lui ai remis le Codex. Je pense que je n’ai rien à craindre de ces fausses menaces. Je suis allée voir Vicky en début de soirée et elle se portait comme un charme, et de plus, mes relations avec l’Invictus sont parfaitement stables. Non, ce sont juste les misérables crâneries d’un imbécile imbus de lui-même qui pavane à tort et à travers avec les informations qu’il détient pour se donner l’illusion d’avoir du pouvoir et du contrôle. Mais j’irai tout de même vérifier que Vicky va bien avant la fin de la nuit… Et si j’ai un jour les moyens de trainer Alexander dans la fange sur la place publique, de lui arracher la gorge de mes propres griffes ou de brûler vive toute sa lignée, je le ferai avec un plaisir plus que jouissif.

* * *


Je ne sais plus depuis quand on fuit tous les trois dans ces égouts labyrinthiques. Entre ces odeurs infectes exacerbées par la chaleur de l’été, cette horrible chemise d’hôpital recouverte de fange qui me colle à la peau, et les pleurnichements de Ted qui demande toujours à sa mère de le traîner, je n’en peux plus de courir… Mais on ne peut pas s’arrêter, il est tout proche, il nous traque…

Et tout d’un coup, dans un assourdissant vagissement, il surgit de l’eau croupie pour me sauter dessus. Il est immense, et c’est un monstrueux crocodile que je vois plonger sur moi, gueule grande ouverte prête à me broyer. Je me vois déjà morte, je suis foutue, et c’est pile le moment que trouve Ted pour se vautrer à côté de moi ! Sa mère n’hésite même pas une seconde pour s’interposer entre le monstre et son braillard de fils. Je ne sais pas comment elle fait ça, mais elle arrive à maintenir ouvertes les mâchoires de la bête quelques interminables instants avant de se faire déchiqueter, laissant le temps à ce poltron de Ted de prendre la fuite en l’abandonnant. Quand je pense à tout ce qu’a risqué cette pauvre femme pour nous sauver de cet enfer, c’est horrible…

Je crois que ça rend l’animal dingue de voir cet ado dégingandé courir comme un dératé en hurlant des excuses larmoyantes à l’intention de sa mère pour se dédouaner de sa lâcheté. La gueule encore pleine de sang et de viscères, il se précipite après lui en projetant partout de l’eau putride. Juste après que je les ai perdus de vue dans la pénombre, un ultime cri résonne dans les égouts, puis plus rien.

Adieu et désolé Teddy, mais c’est la vie : le malheur des uns fait le bonheur des autres…

* * *


Putain, on m’a exclue de la soirée ! Moi !!! Tout ça parce que l’autre face de cul ne sait pas boire et recevoir un verre de l’amitié ! Bah j’m’en branle, j’me faisais chier à cette soirée.

Mais voilà qui va égayer ma nuit : voilà pas que l’autre cake j’le retrouve dans l’couloir de l’hôtel. J’ai pas tout compris à c’qui f’sait, mais il coursait une jeune mortelle — une blonde aux yeux clairs j’crois. Avec le nain jaune on lui rentre dans le lard. Je sens la bête monter en moi et je la laisse s’exprimer en m’transformant en dog allemand néo nazi et j’me frite avec l’autre qui s’était transformé en loup-garou-crocodile, ça tombe bien j’avais besoin d’une nouvelle paire de grôle bwahaha !

Puis l’autre pute rattrape l’autre jeune pute qui demande a être sauvé, mais la première pute n’était pas de cet avis, ça doit être la mauvaise période du mois.

Quand tout à coup, Face-de-crème-brûlée stoppe le combat, dommage j’m’amusais bien. J’sens que j’vais encore m’faire engueuler moi…

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Pils

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